Il est des historiens, et il est ceux qui changent la manière d'en faire : Marc Bloch fut des seconds. Cofondateur, en 1929, de la revue des Annales, il a déplacé le regard de la chronique des rois vers les sociétés, les paysages, le travail des hommes ordinaires. Sa méthode tenait en une exigence : ne jamais prendre le mot pour la preuve, vérifier que ce qu'on nomme correspond à ce qui fut. En 1940, témoin du désastre, il en livre à chaud l'autopsie dans L'Étrange Défaite, où il n'épargne personne — et lui-même moins que tout autre.
Juif, patriote, universitaire reconnu, il aurait pu se tenir à l'écart. Il rejoint la Résistance au sein du mouvement Franc-Tireur, est arrêté en mars 1944 par une équipe du milicien Francis André, remis à la Gestapo et torturé, puis fusillé le 16 juin 1944 près de Lyon. Sur sa tombe, l'épitaphe qu'il avait choisie : dilexit veritatem — il a aimé la vérité.
C'est cette figure que la cérémonie a voulu honorer, et qu'une bataille de mémoire a aussitôt disputée. Depuis des années, le Rassemblement national cite volontiers l'historien-soldat — un usage que ses descendants jugent opportuniste et contraire à ce qu'il fut. La famille a demandé que le parti ne paraisse pas à la cérémonie ; Jordan Bardella a fait savoir qu'aucun représentant du RN ne viendrait. Sa petite-fille, Suzette Bloch, l'a dit sans détour sur France Inter, refusant toute captation de la mémoire de son grand-père.
Faut-il pour autant le ranger « à gauche » comme on coche une case ? Il ne militait dans aucun parti, et l'honnêteté oblige à le dire. Mais ses valeurs ne trompent pas : héritier des Lumières et de 1789, antifasciste, universaliste, attentif à la question sociale. Le revendiquer à l'extrême droite est un contresens sur l'homme. Au fond, le meilleur hommage qu'on puisse lui rendre est celui de sa propre méthode : vérifier que le nom colle à la chose.
Le numéro consacre également une page à Simonne Bloch, son épouse, entrée au Panthéon le même soir — par un cénotaphe, tombeau sans corps, pour une femme longtemps restée dans l'ombre.
— J/G, rédacteur
Résumé publié sur Kessel, à l'occasion du numéro 8 de Mesure. L'article complet figure en rubrique Culture du numéro.
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