Pendant dix jours, du 11 au 23 mai 2026, le monde du cinéma français a connu une séquence sans équivalent depuis des décennies — une tribune contre la concentration médiatique signée par 600 professionnels au début du Festival de Cannes, devenue dix jours plus tard un texte de 3 460 signataires, suivie d'une action en justice pour discrimination et d'un palmarès assumé comme politique. Dans cet épisode, un mot est revenu en boucle, employé tantôt par les contestataires, tantôt par ceux qu'ils contestent : bataille culturelle.
L'expression n'est pas neutre. Elle a une généalogie. Et cette généalogie, peu commentée dans le tumulte de la semaine, éclaire beaucoup mieux que les déclarations des protagonistes ce qui se joue depuis quinze ans dans le paysage médiatique français.
1929. Gramsci, dans une geôle fasciste
Le concept dont l'expression dérive porte un autre nom : hégémonie culturelle. Il est forgé dans une cellule de prison italienne entre 1929 et 1935 par Antonio Gramsci, théoricien marxiste, fondateur du Parti communiste italien, arrêté en 1926 par le régime de Mussolini et condamné à vingt ans de réclusion. Pendant sa détention, il rédige, sur les cahiers d'écolier qu'on l'autorise à conserver, ce qui deviendra ses Cahiers de prison — texte fondateur de la pensée politique du XXᵉ siècle, publié à titre posthume.
La thèse centrale en est simple. La transformation politique d'une société, écrit Gramsci, ne se gagne pas seulement par la prise du pouvoir d'État — l'épisode léniniste de 1917 reste l'exception, pas la règle. Elle se prépare, en amont, par la conquête de positions culturelles : écoles, université, presse, édition, cinéma, théâtre, intellectuels organiques. Avant qu'un pouvoir politique ne tombe, le récit qui le légitimait s'est déjà effrité. Avant qu'un nouvel ordre ne s'installe, sa vision du monde s'est déjà imposée. Le pouvoir politique, conclut Gramsci, est précédé et préparé par cette hégémonie culturelle.
Le théoricien meurt en 1937, des suites de sa détention. Il n'aura jamais vu ses cahiers publiés ni son concept circuler. L'hégémonie culturelle, telle qu'il la pense, est une stratégie de longue durée pour les forces progressistes — celles qui, n'ayant pas accès au pouvoir d'État, doivent gagner la bataille des idées avant de pouvoir gouverner.
1968. Le GRECE, et le retournement
C'est en France, quatre décennies plus tard, que l'histoire prend un tour singulier. En 1968, dans le sillage des événements de Mai mais dans une orientation politique opposée, se constitue à Nice puis à Paris le Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne — GRECE, mouvement intellectuel de la nouvelle droite française. Sa figure centrale, Alain de Benoist, alors âgé de vingt-cinq ans, en assume rapidement la direction théorique.
Le constat dont partent les fondateurs du GRECE est précis : après 1968, la gauche intellectuelle française occupe l'écrasante majorité des positions culturelles — universités, maisons d'édition, presse, cinéma, sociologie. Pour qu'une politique de droite, et particulièrement de droite radicale, redevienne pensable, il faut reconquérir ces positions. La méthode pour y parvenir, Alain de Benoist la nomme explicitement : il s'agit d'appliquer Gramsci, mais à l'envers. Le gramscisme servira non plus à préparer une révolution communiste, mais à préparer une restauration identitaire, ethno-différentialiste, anti-égalitariste.
Le terme gramscisme de droite entre ainsi dans le vocabulaire politique français — paradoxe revendiqué d'un emprunt méthodologique à un théoricien marxiste mort en geôle fasciste, pour servir des fins qu'il avait combattues toute sa vie. La méthode est gramscienne ; le contenu, le contraire. Le GRECE produit, publie, organise des colloques, infiltre les revues, forme des cadres. Pendant trente ans, le travail est lent, marginal, peu médiatisé. Il est patient.
2026. Bolloré, Zemmour, et la moisson
C'est à partir des années 2010 que les effets de ce travail commencent à devenir visibles dans le paysage médiatique français. L'acquisition de groupes de presse, de chaînes d'information continue, de maisons d'édition, l'investissement éditorial dans les contenus à fort potentiel de polarisation — Canal+, CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche, Paris-Match, les Éditions de l'Observatoire — transforment en quinze ans le paysage médiatique d'un pays jusqu'alors classé parmi les démocraties de référence pour la pluralité de sa presse.
Le terme bataille culturelle, dans la bouche des protagonistes de ce mouvement, est revendiqué. Le principal actionnaire de Canal+ ne s'en cache pas. Les penseurs qui orbitent autour de la maison Bolloré non plus. La nébuleuse Zemmour, depuis sa séquence présidentielle de 2022, parle ouvertement de « reconquête » — terme qui n'est pas seulement politique, mais culturel.
Et c'est ici que la généalogie reprend tout son sens. Ce qui se passe en France depuis quinze ans n'est pas une dérive accidentelle, ni un effet de mode médiatique. C'est l'application méthodique d'une stratégie d'hégémonie culturelle, pensée dès 1968 par Alain de Benoist, qui emprunte sa structure à Gramsci en inversant son contenu. Le théoricien marxiste mort en geôle fasciste sert aujourd'hui de boîte à outils, par procuration, à des forces qui auraient été ses ennemies frontales.
La méthode et le contenu
La séquence Bolloré qui s'achève cette semaine n'est donc pas une bataille rangée. C'est un épisode tardif d'une transformation déjà avancée. Les 3 460 signataires de la tribune de Cannes le savent confusément. Ils répondent à un mouvement qui a déjà gagné une partie de la guerre — non pas en occupant le pouvoir d'État, mais en transformant les conditions matérielles dans lesquelles le débat public peut se tenir.
Ce que la généalogie permet de comprendre, ce n'est pas qu'il faille s'en remettre. C'est qu'il faut, à un moment, sortir du registre tactique et reposer la question stratégique. Une bataille culturelle ne se gagne pas en signant des tribunes contre l'adversaire. Elle se gagne en faisant exister, sur la durée, des positions culturelles autonomes — exactement ce que la nouvelle droite a fait pendant trente ans dans l'ombre, pendant que la gauche universitaire et culturelle se reposait sur ses acquis institutionnels.
La méthode est gramscienne. Le contenu, on peut encore le choisir.
— J.GUERIN / rédacteur
Article publié sur Kessel en complément du numéro 3 de Mesure du 24 mai 2026. L'analyse complète de la séquence Bolloré, en cinq mouvements, est disponible en pages 12 à 14 du numéro.
📄 Lire le numéro 3 dans son intégralité (PDF) → [ici]
Mesure. propose chaque dimanche une lecture mesurée de l'actualité de la semaine — française, internationale, scientifique, culturelle, sportive — selon un angle personnel choisi et assumé. Le journal ne prétend pas à la neutralité ; il promet la rigueur factuelle et la transparence sur ses choix. Comment, c'est libre, mais les faits sont sacrés.
Pour recevoir le journal chaque dimanche → [s'abonner].
