Mesure propose un mot qu'il faudrait peut-être réhabiliter pour penser notre époque.
1. L'image
Le 19 juillet 2026, au MetLife Stadium d'East Rutherford dans le New Jersey, se jouera la finale de la Coupe du monde de football. Les meilleures places coûteront 32 970 dollars. À la finale de 2014, au Maracaná de Rio, le tarif officiel le plus élevé ne dépassait pas 1 000 dollars. En douze ans, le prix d'accès à l'événement le plus regardé du sport mondial a été multiplié par trente-trois.
Le contraste est d'autant plus net que la demande, elle, explose. La FIFA a reçu 500 millions de demandes de billets pour 2026, contre 50 millions cumulés pour les Coupes 2018 et 2022. Soit dix fois plus de personnes qui veulent voir, et trente-trois fois plus cher pour celles qui pourront.
Cette finale ne sera pas inaccessible parce qu'il n'y a pas de stade. Le MetLife Stadium peut accueillir 82 500 spectateurs. Elle sera inaccessible parce qu'on a décidé qu'elle le serait. Ce qui s'appelait jadis le « jeu du peuple » se retire progressivement de la portée du peuple. Et il ne se retire pas tout seul.
2. La transition aussi
Ce que la finale dit du sport, l'énergie le dit du quotidien. Selon l'Institut de l'économie pour le climat (I4CE), le surcoût d'une voiture électrique par rapport à une thermique équivalente avoisine 10 000 euros pour un ménage moyen. Une pompe à chaleur, 15 000 euros d'investissement hors aides. Une rénovation énergétique complète d'une maison, 50 000 euros, pour un dispositif d'aides qui couvre en pratique une fraction.
À mettre en regard : la médiane de l'épargne des ménages français — soit la somme dont la moitié des Français disposent au plus — s'établit, selon l'Insee, autour de 7 000 euros.
La transition énergétique, présentée par tous les pouvoirs publics comme un impératif collectif et un bien commun, est devenue, pour une majorité de ménages, un produit premium. On peut basculer si l'on en a les moyens — et à cette condition seulement. Les autres regarderont passer la transformation depuis le bord du chemin, en continuant à payer le carburant fossile, l'isolation défaillante, la voiture qui vieillit.
Sport, énergie. Deux secteurs, deux logiques apparemment distinctes. Et pourtant, derrière les chiffres, un seul mouvement.
3. Le mécanisme
Le resserrement n'est pas un phénomène naturel. Il est le résultat de décisions — de positionnement marketing pour les acteurs privés, de politique tarifaire pour les organisations sportives comme la FIFA, de calibrage budgétaire pour les pouvoirs publics qui subventionnent la transition à hauteur d'une fraction de son coût réel.
Les chiffres confirment l'ampleur du mouvement. Selon la Réserve fédérale américaine, au troisième trimestre 2025, le 1 % des Américains les plus riches détenaient 32 % de la richesse privée nationale — contre 23 % en 1989. Une étude du cabinet Bain et de la fondation italienne Altagamma, publiée en avril 2026, documente l'autre versant : entre 2022 et 2024, le marché du luxe a perdu 50 millions de consommateurs. Pas par appauvrissement — par éviction. Les marques se sont retirées du segment « accessible » pour cibler le très haut.
Ce qui paraît distribué entre des secteurs distincts — sport, énergie, luxe, culture, immobilier — partage un mécanisme : les options se réduisent pour la majorité, se multiplient pour une minorité. La concentration des financeurs, des patrimoines, des biens accessibles sont les faces d'un même mouvement. Et le mouvement, pris isolément, on ne le voit pas.
4. Le mot qui manque
Notre vocabulaire est rempli de termes qui décrivent ce que ce mouvement produit : inégalités, exclusion, précarité. Mais aucun ne dit le mouvement lui-même. Inégalités mesure une distribution figée à un instant ; exclusion nomme une position finale ; précarité qualifie une condition installée. Aucun ne désigne ce qui se passe en amont : la fermeture progressive de ce qui était ouvert.
Nous connaissons aussi le mot gentrification, forgé par la sociologue britannique Ruth Glass en 1964 pour décrire le retrait d'un quartier face à l'arrivée des classes aisées. Mais la gentrification reste un mot spatial, urbain, à agent identifié — il faut des gentrifieurs. Elle ne dit pas ce qui se passe quand un bien collectif se ferme sans déplacement géographique. Il faut un mot plus large.
Le mot existait. Au XIXᵉ siècle, le resserrement avait un sens économique précis. Le Littré de 1880 le donne ainsi : « le resserrement de l'argent, sa moins grande circulation, causée par les craintes qu'éprouvent les capitalistes dans les temps de discrédit. » Voltaire, Saint-Simon, Sainte-Beuve l'employaient. L'étymologie éclaire tout : resserrement vient du latin serrare — fermer à clé, cousin de serrure. Ce qui se resserre, c'est ce qui se ferme. Ce qui devient inaccessible parce qu'on en a tourné la clé.
5. Ce que le mot rend possible
Nommer ne fait pas l'action. Mais nommer mal empêche d'agir.
Tant que la finale du Mondial à 32 970 dollars est lue comme une « inflation » ou une « segmentation tarifaire », elle reste un phénomène économique abstrait, où personne n'est responsable. Quand on dit que le sport se resserre, on désigne un mouvement, donc un agent, donc une responsabilité. Le mot permet aussi de voir la convergence : le silence des artistes français face à la concentration des financeurs (la séquence Bolloré, que Mesure a documentée la même semaine) participe du même mouvement que les billets de Coupe du monde. La fermeture est partout — et c'est pour cela qu'il faut un mot qui la nomme partout.
Ce que Mesure propose pour la suite : resserrement comme outil d'analyse pour les semaines à venir. Le journal le testera, le précisera. Serrare — fermer à clé. Une fois la clé identifiée, on peut au moins commencer à se demander qui la tient.
— J/G, rédacteur.
Cette analyse a paru dans le numéro 2 de Mesure. — hebdomadaire indépendant — le dimanche 17 mai 2026.
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