Le 12 juin 2026, SpaceX est entrée au Nasdaq sous le sigle SPCX. Au prix d'introduction de 135 dollars, l'entreprise a vendu quelque 555 millions d'actions et levé près de 75 milliards de dollars — la plus grande introduction en Bourse de l'histoire. Au premier soir, le titre a clôturé à près de 161 dollars, portant la valorisation aux environs de 2 100 milliards. Les analystes, eux, ne s'accordent sur rien : Morningstar estime la juste valeur autour de 780 milliards, la maison ARK jusqu'à 3 100. Personne ne sait ce que vaut l'entreprise, et le marché l'a quand même sacrée.
Mais ce qui est coté ce jour-là n'est pas un constructeur de fusées. C'est une concentration de fonctions que l'on croyait réservées aux États : l'accès à l'espace, les communications stratégiques, bientôt le calcul. D'où l'inquiétude souvent entendue — un homme rassemble les pouvoirs d'un État. Elle vise juste, mais à côté. Un État, ce n'est pas un faisceau de pouvoirs : c'est un faisceau de pouvoirs qui se limitent les uns les autres. Le législatif qui vote la loi, l'exécutif qui l'applique et le judiciaire qui la fait respecter s'y surveillent mutuellement — et tous procèdent d'élections, de mandats révocables, de juges. C'est cette séparation qui retient la puissance. Elon Musk, lui, réunit les fonctions sans aucun de ces contrepoids. La vraie question n'est donc pas la puissance. C'est le frein. Où est-il ?
Le marché, qui ne freine pas.
Première limite attendue dans une entreprise cotée : ses actionnaires. Cette limite-là ne joue pas. Grâce à une structure à droits de vote multiples, Musk conserve plus de 82 % du pouvoir de décision. Les nouveaux actionnaires apportent leur argent, pas leur voix ; ils financent sans gouverner.
Deuxième frein attendu : le régulateur public — autrement dit l'État. Avant l'introduction, la sénatrice Elizabeth Warren a écrit à la Securities and Exchange Commission pour demander un report, jugeant la valorisation détachée des comptes et le contrôle d'un seul homme excessif. L'opération a eu lieu à la date prévue, sans que l'autorité de marché ne bouge : le gendarme a regardé passer.
Reste le marché lui-même, censé corriger les excès. Mais une valorisation que les meilleurs analystes situent entre 780 et 3 100 milliards ne corrige rien : elle parie. Le premier garde-fou est introuvable parce que les trois mécanismes supposés l'incarner — l'actionnaire, le régulateur, le prix — ont, ce jour-là, regardé ailleurs.
La force, déléguée.
Un État garde le monopole de la force. Celui des États-Unis l'a, pour une part de l'espace, confié à SpaceX. Pour l'année 2026, le Space Systems Command lui a attribué cinq des sept missions de sécurité nationale mises en jeu — deux sont revenues à United Launch Alliance. L'entreprise opère en outre Starshield, un réseau satellitaire dédié aux usages gouvernementaux et militaires.
La fonction est régalienne ; l'opérateur est privé. Le Pentagone ne possède pas de rampe de rechange équivalente : pour mettre en orbite ses satellites les plus sensibles, il dépend du calendrier, des tarifs et de la disponibilité d'une entreprise qu'un seul homme contrôle. Le garde-fou, ici, supposerait que l'État puisse se passer de son prestataire. Il ne le peut pas.
L'infrastructure, sans mandat.
Starlink, la constellation de SpaceX, a placé en 2025 plus de 80 % de la masse mondiale mise en orbite, selon le prospectus déposé par l'entreprise à la SEC. Elle fournit une connexion à des régions, des armées, des navires que rien d'autre ne relie. En Ukraine, le service est devenu un nerf de la guerre — au point qu'en 2022, Musk a refusé d'en étendre la couverture pour une attaque ukrainienne contre la flotte russe en Crimée, pesant seul sur le cours d'une bataille. Une infrastructure vitale dont l'accès dépend, en dernier ressort, d'un seul homme.
Un opérateur télécoms classique est soumis à des obligations de service public, à un régulateur, à un cahier des charges. Starlink, déployé d'un pays à l'autre plus vite que les droits ne s'écrivent, n'en a pas l'équivalent. Le garde-fou serait un mandat public ; il n'existe pas.
Le calcul, déjà hors cadre.
Reste le pouvoir qui vient. Après avoir absorbé son entreprise d'intelligence artificielle, xAI, en février 2026, Musk a fait du calcul — ces fermes de processeurs où s'entraînent les modèles — une pièce maîtresse de l'ensemble. Qui détient le calcul détient une part de ce que produira l'économie de demain. Et il le loue, dit-il, y compris à des concurrents.
C'est ici que Mesure. doit être transparent : ce journal est fabriqué avec les modèles d'Anthropic, une entreprise du même secteur, concurrente de la branche d'IA de Musk, et engagée dans la même course au calcul — qu'elle mène, elle, auprès d'Amazon, de Google et de Nvidia, non de SpaceX. Le constat dépasse le cas d'une entreprise : la ressource qui conditionne l'essor de l'IA se concentre, et aucune règle ne dit encore qui peut en détenir combien, ni à quelles conditions. Le garde-fou n'est pas faible. Il n'est pas écrit.
Ce qu'il reste, quand rien ne freine.
Ni l'actionnaire, ni le régulateur, ni le marché, ni l'État client, ni le droit télécoms, ni aucun cadre du calcul : à chaque étage, le frein manque. Que reste-t-il, alors, pour limiter une telle concentration ? Une seule chose, et elle n'est ni juridique ni politique. Elle est matérielle.
Car la fuite en avant de Musk — installer un jour des centres de calcul en orbite, capter l'énergie solaire dans l'espace — repose sur un aveu. Après deux décennies de demande électrique quasi stable, les États-Unis la voient repartir sous la poussée des fermes de calcul, et leur réseau peine à suivre : l'Agence internationale de l'énergie comme le cabinet Deloitte décrivent un appareil de production rattrapé par une demande qu'il n'avait plus l'habitude d'absorber. Si Musk lorgne l'orbite, c'est donc que le sol, lui, manque de courant. Et là, sa fortune ne peut rien : on n'achète pas des électrons qui n'existent pas. L'argent lève bien des obstacles, pas celui-là.
L'électron, et nous.
Cette limite, la France en détient une part rare. Son électricité décarbonée et pilotable est exactement l'intrant qui manque ailleurs. Devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale, le 12 mai 2026, le fondateur de Mistral, Arthur Mensch, a défini l'intelligence artificielle comme une industrie qui transforme des électrons en données, et averti qu'elle se déploie « dans un monde où il n'y a pas assez d'électricité » — d'où un risque de conflits d'usage, d'inflation, et de captation du surplus français, qu'il chiffre autour de neuf gigawatts, par les acteurs américains. Quelques semaines plus tard, le 30 mai, le groupe SoftBank s'engageait à investir jusqu'à 75 milliards d'euros pour cinq gigawatts de centres de calcul en France, dont 45 milliards et 3,1 gigawatts dans les seuls Hauts-de-France.
Le frein qui manque à l'étage du capital, du droit et de la force pourrait donc se trouver à celui de la prise de courant. Reste une question que Mesure. pose sans la trancher : faut-il réserver cette ressource — au risque du repli — ou l'ouvrir aux capitaux qui la convoitent, au risque de la dépendance ? D'autres y répondent déjà ; certains plaident pour un champion européen et l'interdiction de toute captation. Ce n'est pas la position de ce journal, c'est une thèse dans le débat, et le débat ne fait que commencer.
Une chose est sûre, et elle suffit à l'analyse. Pendant qu'un homme met le ciel en Bourse, le seul contre-pouvoir qui lui résiste encore tient dans le réseau électrique. Le frein de la puissance n'est plus dans la Constitution. Il est dans le mur. Et ce mur, les technosciences feignent de ne pas le voir : elles parient sur une énergie sans bornes, quand le nucléaire lui-même a les siennes — l'eau qu'il aspire, la chaleur qu'il devra affronter, que ce numéro raconte par ailleurs. La limite est là, sous nos yeux ; on préfère regarder les étoiles.
Transparence. Mesure. est réalisé avec l'aide de modèles conçus par Anthropic. Anthropic est l'un des acteurs du secteur de l'intelligence artificielle évoqué ici, et un concurrent de xAI, l'entreprise d'IA d'Elon Musk absorbée par SpaceX. Le journal le signale, et s'est tenu, dans le traitement, à ne favoriser ni Anthropic ni ses concurrents.
— J/G, rédacteur
Analyse publiée sur Kessel le 21 juin 2026, dans le numéro 7 de Mesure. « Un pouvoir sans le frein » se déploie en six mouvements, en pages 12 à 14 du numéro.
📄 Lire le numéro 7 dans son intégralité (PDF) → [ici]
Mesure. propose chaque dimanche une lecture mesurée de l'actualité de la semaine — française, internationale, scientifique, culturelle, sportive — selon un angle personnel choisi et assumé. Comment, c'est libre, mais les faits sont sacrés.
Pour recevoir le journal chaque dimanche → [s'abonner].
