Dimanche 7 juin, Alexander Zverev soulève à Roland-Garros son premier trophée du Grand Chelem. Le joueur a été mis en cause par deux anciennes compagnes pour des violences conjugales qu'il a toujours niées ; il n'a jamais été condamné, et sa dernière procédure s'est close sans qu'aucun tribunal ne statue sur sa culpabilité. La même semaine à Paris, le chanteur Patrick Bruel est mis en examen pour viol, agression sexuelle et harcèlement ; le parquet réclamait sa détention provisoire, les juges l'ont laissé libre sous une caution de 500 000 euros. L'enquête rassemble désormais une vingtaine de plaignantes ; il conteste l'ensemble des accusations et clame son innocence.
Disons-le d'emblée : il ne s'agit de juger personne. La présomption d'innocence n'est pas une faveur accordée aux puissants, c'est un droit qui protège chacun. Mais c'est une règle qui lie le juge, pas une consigne d'acclamation adressée au public. On peut tenir un homme pour présumé innocent et trouver, dans le même temps, indécent de l'ovationner quand une vingtaine de femmes décrivent les mêmes faits. Ce qui mérite l'examen n'est donc pas le verdict — il n'appartient qu'aux juges — mais notre réaction. Car un inconnu poursuivi pour des violences comparables serait, lui, traité de monstre. À actes semblables, regards opposés : notre regard ne pèse pas les actes, il pèse les visages.
Pourquoi l'on défend celui qu'on aime
Quand l'accusé est admiré, un mécanisme se met en marche, que la psychologie connaît bien. L'effet de halo veut qu'une qualité éclatante — le talent, la gloire — déteigne sur le jugement moral : celui qui nous a tant donné ne saurait avoir commis l'irréparable. S'y ajoute la relation parasociale, ce lien intime que le public croit entretenir avec une vedette dont il connaît la voix, le visage, les chansons. On ne juge pas un inconnu ; on défend un familier. Et lorsque l'accusation contredit l'admiration, l'inconfort de tenir ensemble deux idées opposées se résout presque toujours dans le sens le moins coûteux : on doute de l'accusation plutôt que de l'idole.
L'affaire Zverev en offre l'illustration la plus nette. En juin 2024, son procès berlinois s'est achevé par une clôture de procédure contre le versement de 200 000 euros — le tribunal précisant que sa décision n'était ni un verdict ni un jugement sur la culpabilité. Voilà un fait délibérément ambigu, et c'est le regard qui décide de ce qu'il y lit : l'admirateur retient l'innocence, le sceptique qu'on a soldé l'affaire. Le cas de Gérard Depardieu le dit autrement : condamné en première instance en mai 2025 pour agressions sexuelles, il a fait appel — et l'appel étant suspensif, il demeure en droit présumé innocent jusqu'au jugement définitif, tandis que des pairs le soutiennent publiquement.
Le monstre n'arrive pas d'ailleurs
À l'autre bout, l'inconnu accusé devient le monstre, la bête étrangère surgie d'ailleurs. L'image rassure : si l'agresseur est radicalement autre que nous, le danger est extérieur, lointain, maîtrisable. C'est précisément ce que les chiffres démentent. Selon l'Insee, pour les viols et les tentatives de viol, neuf femmes adultes victimes sur dix connaissent leur agresseur — et dans près de la moitié des cas, il s'agit d'un conjoint ou d'un ancien conjoint. Le monstre n'arrive pas d'ailleurs : il dîne à la table, il habite le palier, il a un métier et des enfants.
Le procès des viols de Mazan l'a montré au grand jour. En décembre 2024, la cour criminelle du Vaucluse a reconnu coupables les cinquante et un accusés — un chauffeur routier, un technicien informatique, des retraités, un employé de magasin. Monsieur tout-le-monde, en somme. Le monstre adoré et le monstre banni sont les deux faces d'un même refus : voir que la violence se commet près de nous, par des gens que nous estimons.
Retourner le regard
Reste une dernière dissymétrie, et c'est elle qui commande le reste. La philosophe Miranda Fricker l'a nommée : l'injustice testimoniale, ce moment où la parole de quelqu'un est crue ou écartée non selon ce qu'elle vaut, mais selon qui la porte. Le puissant accumule un surplus de crédit ; celle qui le met en cause hérite d'un déficit. Ce ne sont pas deux injustices séparées : c'est une seule balance, dont les deux plateaux bougent ensemble.
C'est là que l'analyse, dans le journal, se retourne — littéralement. Car à force de nommer les hommes, on oublie les femmes : « les plaignantes », au pluriel anonyme, définies par celui qu'elles accusent. L'autre versant de ce texte, qu'on lit en retournant le journal, leur rend la place de sujet. Le monstre et le champion n'étaient que deux façons de détourner les yeux d'une même évidence : la violence est ordinaire, et proche.
— J/G, rédacteur
Analyse publiée sur Kessel le 14 juin 2026, dans le numéro 6 de Mesure. Elle s'y déploie en deux versants tête-bêche — « Le monstre et le champion » et, en retournant le journal, « L'oubliée et l'insoumise » —, en pages 11 à 16 du numéro.
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